La place de la criminologie à la faculté de médecine de Lyon remonte à plus d’un siècle : c’est en effet le Professeur Alexandre Lacassagne, titulaire de la chaire de médecine légale de 1878 à 1913 qui posa les jalons de l’école lyonnaise d’anthropologie criminelle [1].

Une publication périodique vit immédiatement le jour : les instantanés criminologiques qui, sous l’impulsion de Marcel Colin, constituèrent pendant dix-sept années consécutives le journal du Centre Français de Criminologie.
Il fut d’ailleurs le cofondateur de la revue " Archives d’anthropologie criminelle, médecine légale, psychologie normale et pathologique " en 1895, première revue française de criminologie. Son œuvre s’inscrivait dans le mouvement classificatoire, naturaliste caractéristique de l’époque, en mettant l’accent sur les dimensions anthropométrique, biologique et sociale.
Parmi ses élèves, il convient de citer le Docteur Edmond Locard qui développa la criminalistique et fut à l’origine de la création du laboratoire de police scientifique.
Dans le cadre pénitentiaire, il convient de rappeler la création en 1958 d’un poste de médecin psychiatre des prisons de Lyon, fonction qui s’est progressivement développée jusqu’à la création des S.M.P.R. en 1986 (Service Médico-Psychologique Régional) confiant la prise en charge de la santé mentale des personnes détenues aux Centres Hospitaliers Spécialisés publics. Suite à ses engagements, l'Université Lyon 1 créa successivement une Attestation d'Etudes Universitaires, devenue Capacité de Médecine en Milieu Pénitentiaire, à l’attention des futurs praticiens destinés à exercer dans ce cadre.

Le flambeau de cette tradition anthropologique a pu être repris dans les années 1950 grâce au Professeur Roche qui, médecin légiste, œuvra pour l'ouverture en toutes directions de la médecine légale vers ce qu'il appelait " le monde des vivants ".

Parallèlement se développèrent des relations avec le monde judiciaire : magistrats, avocats, univers carcéral, éducation surveillée. Ce fut en effet une période très féconde pour le développement de la criminologie sur le plan international, en particulier francophone.


A l’occasion d’un congrès de  l’O.N.U. à Genève, J. Pinatel, éminent juriste dans le domaine de la criminologie, avait confié à l’équipe lyonnaise un rapport sur " La psychothérapie de groupe chez les délinquants ". Ce fut l’occasion de mettre en avant l’orientation clinique et résolument thérapeutique de la discipline qui jusqu’alors était surtout descriptive et nosologique. Marcel Colin fut le rapporteur de ce travail qui a bénéficié du déplacement du psychiatre légiste depuis le prétoire jusqu’à la prison : sans délaisser l’activité expertale, il apparaissait qu’une partie importante de l’activité devait être dévolue aux soins des détenus. Dès le début des années 1960, non sans difficulté, la psychothérapie de groupe est instituée à la Prison St Paul : cette innovation sera retracée par Jacques Hochmann qui publie " La relation clinique en milieu pénitentiaire " [2], puis par Simone Buffard qui écrit " Le froid pénitentiaire "  [3]et Daniel Gonin dont la thèse de médecine portera sur " Psychothérapie de groupe du délinquant adulte en milieu pénitentiaire "  [4].

C’est en 1960 que se tient à Lyon le premier congrès français de criminologie  sur le thème " L’examen de personnalité, article 81 du nouveau code de procédure pénale " qui confiait au médecin la tâche de procéder à un examen mental de l’inculpé et de constituer un dossier de personnalité [5]. L’expertise psychiatrique traditionnelle trouvait là un complément essentiel permettant de dépasser l’alternative " fou – pas fou "  illustrée par l’Art. 64 du Code pénal.
L’intégration hospitalo-universitaire promulguée en 1958 représenta une opportunité féconde pour le développement des pratiques cliniques, en particulier au niveau des services de médecine légale psychiatrique des urgences dont Louis Roche et Marcel Colin prirent la responsabilité en 1965 au Pavillon N de l’hôpital Edouard Herriot. Convergent là toutes les situations ne relevant ni de la prison ni de l’hôpital psychiatrique, situations désignées alors sous le nom de " conduites déviantes " s’exprimant sous différentes formes : alcoolisme et addictions, états de crise, et surtout conduites suicidaires [6].

En 1967 est créée l’Association Française de Criminologie (prenant la suite de l’Association d’Etudes et de Recherches de la délégation française de la société internationale de criminologie). Dans ses statuts est prévue l’institution d’un centre français de criminologie, conçu comme un centre de coordination des activités théoriques et pratiques inspirées en France par la Criminologie. Ce centre fut implanté dans l’Université de Lyon sous le nom d’Institut Alexandre Lacassagne, réunissant d’emblée les Facultés de médecine, droit et sciences humaines.

Ce fut également l’époque de la création de l’enseignement de la criminologie  (attestation en 1978 puis diplôme Universitaire de Criminologie en 1998), en même temps que d’une structure d’expertises médicopsychologiques et de soins psychothérapiques pour enfants et adolescents (Centre Médico Psycho Pédagogique).

S’agissant de la " médecine générale " de ces personnes, alors sous dépendance de l’Administration pénitentiaire, l’équipe de Médecine légale de Lyon s’y était investie dès 1967, à l’initiative du Pr Roche. Forte de l’expérience acquise sur ce terrain et du soutien universitaire dont elle bénéficiait pour la théoriser [7]. Cette équipe a pu jouer au niveau national un rôle pionnier dans l’élaboration et la mise en place de la Loi du 18 janvier 1994 qui transféra la mission de soin aux Hôpitaux publics et affilia les détenus au régime général de sécurité sociale, ne laissant à l’Administration pénitentiaire que la charge de régler leurs cotisations.
C’est ainsi qu’en 1985 ouvrit dans les Hospices Civils de Lyon, à titre expérimental, le premier service d’hospitalisation régional réservé aux personnes incarcérées. Que cette expérience se soit avérée viable et ait réussi à apaiser les inquiétudes qu’elle avait initialement soulevées a permis qu’à partir de 2000 se mettent peu à peu en place, dans les principaux C.H.U. de France et sur son modèle, 7 U.H.S.I. (Unité Sécurisée d ’Hospitalisation Interrégionale). Parallèlement, la création en 1989 du premier poste de Praticien Hospitalier détaché par les Hospices Civils de Lyon pour assurer la coordination des soins en prison allait préfigurer la création par la Loi de 1994 des U.C.S.A. (Unités de Consultation et de Soins Ambulatoires) implantées d’abord dans chaque établissement pénitentiaire, puis à partir de 1999 dans les centres de rétention administrative.

L’école lyonnaise participa activement aux congrès annuels de l’Association Française de Criminologie sur des thèmes variés (victimologie, délinquance précoce, homicide, santé pénitentiaire…) et organisa en 1990 le 26ème congrès sur le crime contre l’humanité [8].

Citons encore des travaux de recherche, notamment sur " Les mécanismes de définition sociale de la déviance " (Jean Claude Rolland, Olivier Quénard, Daniel Mandon), " L’interruption volontaire de grossesse " et aussi la " Santé en milieu pénitentiaire" (Daniel Gonin et son équipe).
Afin de soutenir l’activité de l’Institut Lacassagne et de prendre en compte l’évidente pluridisciplinarité de la criminologie, fut créée en 1961 L’A.L.C.A.S.,  (Association Lyonnaise de Criminologie et d’Anthropologie Sociale), qui réunissait des universitaires de psychiatrie légale, du droit et des sciences humaines mais aussi  des magistrats, experts judiciaires et travailleurs sociaux impliqués dans le champ des déviances. Le G.R.h.A.C.C. (Groupe Rhône Alpes de Criminologie Clinique), association para et interuniversitaire, en a pris le relais en 2008.








[1]
« La médecine ne s’occupe pas seulement de l’étude et de la guérison des maladies auxquelles l’homme est sujet, elle peut encore être plus utile en mettant ses connaissances spéciales au service de l’organisation et du fonctionnement du corps social ». A. LACASSAGNE, Précis de Médecine légale, Masson, 1921
[2]
HOCHMANN Jacques : La relation clinique en milieu pénitentiaire, Masson, 1964
 
[3] BUFFARD Simone : Le froid pénitentiaire, Le Seuil, collection Esprit, 1973  
[4]
 
GONIN Daniel : Psychothérapie de groupe du délinquant adulte en milieu pénitentiaire, Masson, 1967

[5] Examen de personnalité et criminologie, sous la direction de M. COLIN, Tomes I et II, Masson, 1961  
[6] Les conduites suicidaires ont fait l'objet d'une structure de recherche spécifique créée en 1969 (Groupe d'Etudes et de Recherches  sur le Suicide, toujours en activité)  
[7] GONIN Daniel et coll. : La santé incarcérée, Ed. L'Archipel, 1991  
[8] COLIN M. (sous la direction) : Le crime contre l'humanité, Ed. Erès, 1996 

auteur : Jacques VEDRINNE, Professeur Honoraire de Médecine Légale et de Droit de la Santé